C'est un directeur général des Douanes tonique qui a reçu Le Nouvelliste dans ses bureaux au siège de la Douane de Port-au-Prince au Bicentenaire, le lundi 19 juillet. Jean Jacques Valentin y a pris refuge après le séisme et précise d'entrée d'entretien qu'à la douane « il n'y a pas eu d'effondrement au niveau institutionnel. Nous sommes debout ». Pour preuve, les recettes douanières sont bonnes: plus de huit milliards de gourdes collectées depuis le début de l'année. Mieux que l'an passé.
Du haut de ces résultats, le directeur attaque les racketteurs. Ils veulent appliquer en Haïti des pratiques qui ne sont permises nulle part au monde, selon ce douanier d'expérience.
« Nous sommes une institution, nous avons des lois à appliquer. Le séisme n'a pas fait disparaître les lois, elles sont là », martèle l'homme fort des Douanes en référence aussi aux ONG ou aspirantes ONG qui se plaignent des procédures douanières.
Tout peut être humanitaire ; seul le ministère de l'Economie et des Finances, tutelle de la Douane, décide de ce qui est humanitaire ou commercial. La Douane ne fait qu'exécuter les ordres, confie Valentin dans cette interview coup de poing accordée au Nouvelliste et dont nous vous proposons la première partie.
Le Nouvelliste (LN) : Depuis le séisme du 12 janvier, la douane se retrouve au centre des importations, des arrivages d'aides humanitaires. Avant de nous en parler, pouvez-vous nous faire un bilan de la situation de la douane après le 12 janvier ?
Jean Jacques Valentin (JJV) : Malgré tous les dégâts que vous connaissez, la douane, comme vous le constatez, est debout.
Il n'y a pas eu d'effondrement au niveau institutionnel, même si les bâtiments se sont écroulés. Nous sommes debout, c'est ce qui explique, peut-être, toutes les attaques dont nous faisons l'objet. Car certainement, les racketteurs aussi sont encore debout.
Nous avons un spot qui le dit très bien. Même s'il y a des médias qui refusent de passer ce spot, peut-être sont-ils mouillés ? Mais, effectivement, après le séisme la douane, en dépit des dégâts, est debout et nous appliquons la loi. Et les recettes, contrairement à toutes prévisions, sont très bonnes.
LN : Quand vous dites que les recettes sont bonnes, M. le directeur, cela veut dire quoi exactement ? Comparativement aux neuf premiers mois de l'exercice passé, est-ce qu'on peut dire que pour l'exercice fiscal 2009-2010 avons-nous des chiffres meilleurs qu'avant ?
JJV : Meilleurs par rapport à l'année dernière, mais pas par rapport au début de l'exercice 2009-2010. En décembre 2009, on a collecté environ deux milliards de gourdes et le pic après le séisme est de 1.7 milliard de gourdes environ. Mais j'estime que les recettes sont bonnes parce qu'on ne s'attendait pas du tout à ça. Ces statistiques montrent que la douane est bien debout.
LN : Vous vous dites satisfait des statistiques alors qu'il y a des doléances de certaines organisations humanitaires. Des citoyens qui essayent d'aider accusent la Douane de tout taxer. Est-ce que c'est grâce à cette politique que les recettes sont bonnes ?
JJV : Je dois préciser pour tout le monde, pour ceux qui sont de bonne foi et pour ceux qui sont de mauvaise foi parce qu'il y a beaucoup de gens qui sont de mauvaise foi et que j'appelle des racketteurs et qui, à certains moment, pensaient pouvoir, comme on dit bien chez nous, « prendre roue libre » sur la misère du peuple, que nous ne pouvons pas accepter leur posture.
Ici, il y a un pays. Nous ne sommes pas une « savane » où m'importe qui vient et fait tout ce qu'il veut. Nous sommes une institution et nous avons des lois à appliquer. Le séisme n'a pas fait disparaître les lois, elles existent toujours.
Nous sommes responsables de la collecte des recettes, nous sommes responsables de la facilitation des échanges. Nous sommes aussi responsables de la lutte contre la fraude, contre les trafics illicites, de la sécurité publique, de la protection de la société, de la protection de la santé de la population. Nous ne pouvons pas admettre que m'importe qui vienne ici et fasse ce qu'il veut.
Il y a certains individus qui se présentent comme ONG et qui n'ont rien à voir avec l'humanitaire. Ils se présentent sans un bout de papier et vous déclarent qu'ils apportent de la nourriture pour le peuple, qu'ils apportent des équipements pour le peuple... Nous ne pouvons pas l'accepter. Imaginez-vous un instant qu'un quelconque citoyen, qu'un Haïtien ou quelqu'un d'un autre pays arrive aux États-Unis et veuille faire acheminer de l'aide sous le prétexte qu'à la Nouvelle Orléans il y a eu Katrina. Pensez-vous que les lois douanières américaines, vont disparaître pour laisser passer cette l'aide ?
Pensez-vous que quelqu'un puisse débarquer en Italie, parce qu'il y a eu un cataclysme il n'y a pas longtemps, ou en France où il y a eu une tempête et dise « j'apporte de l'aide pour le peuple» et que les douanes de ces pays vont répondre « il y a catastrophe, il n'y a pas de loi, vous pouvez passer ! » ?
Cela ne se fait dans aucun pays, et cela ne se fera pas non plus ici.
Les racketteurs font comprendre -à quelle fin, je ne sais- que la douane est en train de tout taxer. La douane ne taxe pas, ne taxera pas et n'a jamais taxé l'aide humanitaire. Néanmoins, il y a des règles à respecter.
Est-ce qu'un douanier peut décider d'exonérer une marchandise d'une taxe ? Non, la douane le ne peut pas !
Si vous êtes une ONG et que vous êtes reconnue par l'État haïtien, par le gouvernement haïtien, vous allez bénéficier de l'exonération. La douane se chargera de l'appliquer.
Mais personne ne peut se présenter à la salle d'arrivée de l'aéroport, ou bien au port, à n'importe quel comptoir, ou à la frontière et s'imaginer qu'on va le laisser passer parce qu'il apporte de l'aide au peuple haïtien.
Tout le monde trouverait cela étrange que l'on vous laisse passer, que la douane vous laisse passer.
Vérifier qui a le droit de passer et appliquer les conditions de passage, c'est tout ce que la douane fait. Elle applique la loi.
Si vous avez des autorisations, si la loi vous donne des privilèges vous allez bénéficier des avantages de l'exonération. Mais ne venez pas à la douane dire que vous apportez de l'aide au peuple haïtien, le peuple souffre, c'est l'urgence, on doit vous laisser passer. Non. Il y a trop de contrebandiers qui utilisent la filière humanitaire pour s'enrichir et la douane ne va pas l'accepter. Nous n'allons pas tolérer la compétition déloyale.
Nous devons protéger nos institutions, nos entreprises, c'est notre mission. Il n'y pas de taxe sur l'aide humanitaire, mais il faut respecter les règles. Il faut que vous ayez un statut qui vous permette de bénéficier de l'aide. Tout le monde ne peut pas se convertir en philanthrope, il y a beaucoup de philanthropes ces jours-ci dans le pays, mais il y a beaucoup de produits aussi qui se vendent dans la rue, donc, il faut que les journalistes mènent des enquêtes pour voir à qui profite cette levée de boucliers contre la douane.
LN : Monsieur Valentin, est-ce que la douane a saisi des marchandises, saisi des biens qui essayaient de passer par la filière humanitaire ?
JJV : Nous avons saisi beaucoup de biens, nous avons saisi même des produits pétroliers, des équipements informatiques introduits sous couvert de l'aide... Nous avons saisi beaucoup de choses.
Mais je crois qu'en cette période où notre peuple souffre il n'est point nécessaire que l'on crée une tempête autour de l'humanitaire, autour de ce qui a été saisi à la douane. Ce n'est pas là notre priorité, mais nous devons appliquer la loi.
Toutefois, nous n'allons pas laisser les gens dire n'importe quoi. C'est pourquoi nous avons fait sortir un spot pour préciser les règles. Et, les ONG sérieuses le savent, connaissent elles les règles. On dit, par exemple que la douane, non seulement fait payer les aides humanitaires, mais aussi fait payer des droits d'entreposage.
La douane ne saurait faire payer des frais d'entreposage, puisqu'elle n'a pas de dépôts !
Bien entendu, nous exerçons une surveillance, une surveillance douanière sur les entrepôts privés, mais la douane n'a aucun dépôt. La douane ne fait payer aucune taxe, non plus. Tout ce qu'on doit payer à la douane, on le paye à la Banque de la République d'Haïti (BRH) à Port-au-Prince et laa la Banque Nationale de Crédit (BNC) en province.
On parle même de « douanier pourri » dans un article du journal canadien Le Devoir. On en a dit beaucoup dans cette affaire de douane dans la presse et ailleurs et moi j'estime qu'il y a beaucoup de choses qui se cachent derrière cette campagne de dénigrement. C'est une campagne contre le pays, ce n'est pas une campagne contre la douane. Nous ferons notre travail, mais je crois que tout bon Haïtien devrait mener sa petite enquête pour chercher la vérité dans tout ce qui se dit autour de l'administration douanière.
LN : Il y avait combien d'ONG avant le 12 ? Il a combien d'ONG aujourd'hui répertoriées à la douane ?
JJV : La douane ne gère pas les ONG. La douane exécute les instructions du ministère de l'Economie et des Finances. Nous ne sommes pas juge, nous ne faisons qu'exécuter des instructions.
Mais vous savez que les ONG sont gérées par le ministère de la Planification. C'est ce ministère qui demande des privilèges pour les ONG en adressant des requêtes au ministère de l'Economie et des Finances. La douane exécute ensuite les instructions du ministère de l'Economie et des Finances. La douane ne fait pas de lois, la douane ne fait qu'exécuter.
LN : Vous recevez quand même des ONG M. le directeur ? Le nombre d'ONG a augmenté depuis le 12 janvier ?
JJV : Tout le monde sait qu'après le séisme il y a eu beaucoup d'ONG sur le terrain en Haïti. Des grandes et Des petites. Vous pouvez être une « grande ONG », mais si vous n'êtes pas reconnue, vous n'être pas une ONG en fait... Il faut vous faire reconnaître par le gouvernement.
Vous ne pouvez pas débarquer dans un pays et faire ce que vous voulez : ce n'est pas possible !
Mais, je le répète, nous ne faisons qu'exécuter la loi. Nous appliquons les lois et les instructions du ministère de l'Economie et des Finances.
LN : Vous avez quand même une liste des ONG qui ont droit à une franchise. Combien sont-elles ?
JJV : Je n'ai pas de liste d'ONG, je n'ai pas besoin de liste. Je reçois les instructions précises du ministère des Finances. Il n'est pas nécessaire que j'aie une liste d'ONG car ce n'est pas moi qui vais déterminer ceux qui doivent bénéficier ou pas de la franchise. Cependant, j'ai entendu le Premier ministre dire qu'il y a cent cinquante quatre (154) ONG reconnues. Mais, il y en a, sans doute, des milliers actives dans le pays.
Propos recueillis par Frantz Duval et Cyprien L. Gary